Richard LOUV est un journaliste américain reconnu, défenseur des droits de l’enfant, co-fondateur de l’association « Children and Nature Network » et auteur de plusieurs livres, dont « une enfance en liberté, protégeons nos enfants du syndrome de manque de nature » publiés dans 24 pays. Il donne des conférences dans le monde entier sur ces enjeux.
Invité aux Rencontres Enfance et Nature pour la soirée d’ouverture le 3 février 2025, il dialoguait avec Patricia Jung-Singh, de la Fondation Terra Symbiosis et Gilian Cante, de l’Université de Strasbourg.
Vous avez lancé un mouvement international pour rapprocher les enfants de la nature, ainsi que leurs familles et leurs communautés. Pouvez-vous nous raconter comment les choses ont commencé pour vous ?
J’ai grandi dans la banlieue de Kansas City (Missouri) et ai passé l’essentiel de ma vie de jeune garçon dans les bois, derrière chez moi. J’y allais avec mon chien et bien souvent mes parents ne savaient pas où j’étais. Pourtant, là, dans les bois, j’avais le sentiment que je n’étais pas seul, qu’il y avait quelque chose de plus grand, de plus vaste, tout autour de moi. Ce n’était pas seulement les reptiles, les serpents, l’univers biologique auquel on pouvait donner un nom. La vie était plus vaste que nous.

Et c’est quelque chose qui m’a perturbé, plus tard, quand je suis devenu journaliste : le fait que tant d’enfants n’aient pas ce privilège que j’avais eu. Dans les années 80, je me suis documenté sur les bénéfices apportés par la nature, en particulier concernant le trouble du déficit de l’attention, mais les études n’étaient pas très nombreuses. Alors j’ai commencé à écrire un livre sur la déconnexion des enfants avec la nature et, surtout, sur le bénéfice de la nature pour les fonctions cognitives et la santé en général. Des pionniers avaient démontré que l’espèce humaine était câblée pour entretenir ce lien avec la nature et qu’en conséquence, si ce lien disparaissait, nous n’allions pas bien.

Pouvez-vous nous parler de l’origine du terme de « trouble du déficit de nature » (en français syndrome de manque de nature) ?
C’est ma femme, en discutant un jour avec moi sur les études portant sur le trouble du déficit de l’attention en relation avec la déconnexion de la nature, qui m’a dit « ça ressemble au trouble de déficit de la nature ! » et c’est comme ça que l’expression est née. Je l’ai utilisée dans le livre comme une astuce de langage, mais elle a eu beaucoup de succès !
Cependant, je suis toujours très prudent avec cette expression : je précise qu’il ne s’agit pas d’un diagnostic médical reconnu. Pourtant, la profession médicale la prend au sérieux, en particulier les pédiatres. Nombre d’entre eux ont modifié leurs pratiques dans leurs cabinets et ont commencé à « prescrire » de la nature. L’expression est évidemment controversée, car on ne peut en principe prescrire que des médicaments, mais de nombreux pédiatres reconnaissent qu’ ils « recommandent » de la nature aux familles et aux patients.
Aujourd’hui, les études sont heureusement bien plus nombreuses et l’on peut d’ailleurs les consulter sur notre site Internet « childrenandnature.org ». Des personnes puisent dans ce vivier pour aller plaider auprès de leurs institutions scolaires, collectivités locales ou entreprises. Savez-vous par exemple que l’on est plus productif sur son lieu de travail si l’on y trouve plus de nature ? En architecture, a ainsi émergé le concept du design « biophilique »* qui intéresse de nombreux maires.

* Concept utilisé dans le bâtiment et en architecture qui vise à accroître la connectivité des usagers d’espaces avec l’environnement naturel en intégrant des éléments naturels dans l’environnement bâti. Ce concept s’appuie sur l’hypothèse que les êtres humains ont une affinité innée pour la nature et se traduit par l’utilisation de la lumière naturelle, de la végétation, de l’eau, des matériaux naturels, des formes et des motifs inspirés de la nature, pour améliorer le bien-être, la santé, la productivité et le confort des usagers de l’espace en recréant un environnement plus proche de celui dans lequel l’être humain a évolué.
Malgré le caractère non médical du terme, quels en sont les symptômes ? Qu’est-ce qu’on peut observer chez les enfants ?
Ce n’est pas comme la rougeole, il n’y a pas de boutons ! Dans un environnement dense où il y a peu d’arbres, on peut observer une augmentation de la pression artérielle, du nombre de naissances prématurées, la liste des facteurs de morbidité est longue, qui réduit l’espérance de vie. C’est même une question de vie ou de mort pour beaucoup de gens. Cela devrait être constitutif d’un droit humain, tellement c’est essentiel.
Justement, comment définissez-vous le terme « nature » ?
C’est l’une des difficultés du sujet : affirmer que nous sommes « séparés de la nature » n’est pas techniquement exact. Nous faisons toujours partie de la nature, mais nous sommes séparés de notre « vraie » nature, celle qui est déjà là, en nous. Pour moi, la « nature » c’est partout où je suis en contact avec des espèces autres, en plus de la mienne . Pour écrire le livre sur l’avenir des enfants en Amérique du Nord (« Childhood’s future »), j’ai interviewé environ trois mille parents et éducateurs et j’ai constaté qu’ils étaient tous décontenancés par le fait que les enfants ne voulaient pas mettre un pied dehors. Ce sont d’ailleurs souvent les parents qui ne veulent pas les laisser sortir. L’une des nombreuses raisons est la peur de la mauvaise rencontre. Pourtant, selon les chiffres, les violences contre les enfants à l’extérieur de la maison n’ont cessé de régresser depuis 40 ans, tandis que la violence à l’intérieur a augmenté.

Mais ma profession a tendance à déformer la vision de cet état de fait : tout crime sur un enfant est répété en boucle, créant l’illusion qu’il y a toujours un étranger au coin de la rue prêt à kidnapper un enfant.
Parmi les autres raisons, on peut aussi mentionner un urbanisme assez déficient. On dit souvent aux parents d’aller se promener avec leurs enfants, mais pour aller où ? Aux Etats-Unis, le fait de pouvoir se promener, n’est pas une tradition comme en Europe. Notre mode de vie quotidien est un facteur déterminant et le numérique fait partie du problème. Mais il ne faut pas toujours blâmer les smartphones. Si l’on ne parle que de cela, on passe à côté d’autres facteurs.
En 20 ans, 20 millions d’exemplaires de votre premier livre « l’enfance en liberté » ont été vendus. Qu’est-ce qui a changé depuis ?
Mon idée était au départ un peu un vœu pieux. Mais, à mon grand étonnement, quand j’ai commencé à faire des tournées avec mon livre, j’ai vu que les gens la prenaient au sérieux. Ils me disaient : « bon, maintenant qu’on est convaincus, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? » Heureusement, des personnes de grand talent sont venus à mon secours et ont créé le réseau « children and nature ». C’est un réseau international, qui organise une conférence chaque année, réunissant jusqu’à mille personnes, de toute origine : des enseignants et éducateurs, des urbanistes, des maires.
Il existe environ douze villes pilotes aujourd’hui, qui cherchent à transformer les quartiers, les centres-ville et à avoir plus de nature au quotidien, plutôt que d’attendre d’aller visiter un parc national.


En Europe, des « écoles de la forêt » voient le jour un peu partout, pour que les enfants soient au contact quotidien de la nature. Quelle est votre expérience dans ce domaine ?
Elles se développent aussi beaucoup aux Etats-Unis. Vous savez, les terrains de foot, c’est bien, mais cela ne permet pas la connexion à la nature. Quand les enfants sortent dans la cour d’école qui contient des espaces naturels, ils jouent différemment.
Des études le montrent : les enfants ont plus de chance d’inventer leurs propres jeux, d’en devenir les acteurs et de créer leurs propres règles. Ils vont aussi inviter plus facilement d’autres enfants à jouer avec eux, des enfants différents et auront donc un comportement plus social.
Beaucoup d’études ont montré que les enfants apprennent mieux quand ils sont dehors et ce, dans toutes les matières.
Je me souviens avoir visité une école près d’Atlanta, dans laquelle les fenêtres et les portes ouvraient vers l’extérieur. Un journaliste a demandé à une jeune fille ce qu’elle voulait faire plus tard. Elle a répondu qu’elle souhaitait être écrivaine, ce qui a surpris le journaliste, qui lui a demandé le rapport avec les bois. Et elle lui a répondu : « mais nous ne voyez pas ? Ici tout est connecté ». Cela m’a beaucoup plu !
Des études montrent aussi que c’est excellent pour les enseignants : ils ont beaucoup moins de chance d’être surmenés.

Qu’en est-il dans les familles elles-mêmes ?
Une grande étude sur l’attitude des Américains à l’égard de la nature a montré que la prise de conscience parmi les parents progresse de manière spectaculaire. Mais cela ne veut pas dire que le comportement ait beaucoup changé.
Heureusement, beaucoup de « clubs de nature » se sont créés. Les familles se mettent en lien et proposent : « on va en randonnée, qui est intéressé ? » Du fait du nombre, le sentiment de sécurité est assuré et cela ne nécessite pas de fonds particuliers. Cela créé aussi du capital social, les enfants se font des amis, mais les parents aussi. Et il y a toujours quelqu’un qui sait quelque chose. Je dis souvent aux parents : si vous ne savez pas grand-chose, c’est presque mieux. Ce que l’enfant recherche, c’est ce qu’il y a dans le regard de ses parents. C’est le questionnement, l’émerveillement dans l’attitude des parents qui compte, plus que les noms latins des plantes ou des animaux.

Savez-vous ce qui se passe dans d’autres régions que l’Europe et les Etats-Unis ?
En Chine, j’ai été impressionné par le nombre d’éducateurs à la nature, beaucoup de jeunes de 20-30 ans, très enthousiastes. Dans un pays comme la Chine, les villes ont poussé du jour au lendemain, les transformations ont été extrêmement rapides. La nature était associée à l’idée de pauvreté, ce que les gens fuyaient en allant en ville. Mais les grands parents racontent combien c’est intéressant d’aller étudier la nature. Et le phénomène des « parents hélicoptères » est très présent : les parents qui surveillent de près leurs enfants et veulent le meilleur pour eux. Et ces parents ont pris la chose très au sérieux. J’ai visité par exemple un tout petit jardin au centre même de Pékin, au pied d’un gratte-ciel avec, dans toute petite école. Le mouvement se répand dans le monde entier et beaucoup de pays sont bien en avance sur les Etats Unis !

Que répondez-vous aux gens qui voient la proximité avec la nature comme un retour en arrière et préfèrent se tourner vers l’intelligence artificielle ?
Se tourner vers la nature est un mouvement vers l’avant. Tout n’est bien-sûr pas négatif avec la technique. Il existe par exemple des applications qui nous permettent de mieux connaitre les chants d’oiseaux, mais il faut les appliquer avec discernement. Il y a beaucoup de façons d’apprendre à connaître la nature. C’est une question d’équilibre. J’utilise une équation : plus nous avons de high-tech, plus nous avons besoin de nature. Mais remplacer la nature par la réalité virtuelle, c’est aller dans la mauvaise direction.
La nature est accessible à tout le monde, quelle que soit l’origine sociale ou ethnique. Il existe une « capacité culturelle naturelle » chez tous les peuples, surtout chez les populations issues de pays moins urbanisés que les nôtres, qu’il faut encourager. Les peuples indigènes ont aussi beaucoup à nous apporter dans ce domaine.
Je connais un aveugle musicien de rue dans une petite ville touristique, qui va se promener dans la montagne seul où il y a des pumas. Il ressent beaucoup de choses, des sons, des sensations, il est plus sensible que nous ! La perception de la nature est très diversifiée : il y a bien plus que cinq sens, peut-être même cinquante ! Dont nous ignorons presque tout en général. Devant un écran, on réduit notre spectre sensitif à deux ou trois sens. Si les enfants refoulent leurs sens, ne se privent-ils pas d’une partie de la vie ? La connexion à d’autres espèces que la nôtre nous permet d’être plus vivants. Et si nous nous sentons plus vivants en utilisant davantage nos sens, cela ne pourra être que bénéfique. Ré-apprendre cette sensibilité, c’est aller vers une société plus sophistiquée.
Il est important aussi de développer une approche émotionnelle de la nature si l’on veut en prendre soin. Il faut pouvoir tomber amoureux de la nature ! Il n’y aura pas de progrès significatif sur la lutte contre le changement climatique s’il n’y a pas davantage de personnes qui tombent amoureuses de la nature.

Pour aller plus loin :
Réseau Sortir ! – FRENE
Le syndrome du manque de nature : du besoin de nature à la prescription de sorties.

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