De la fourche à la fourchette en toute sécurité : le futur de l’alimentation se joue au cœur de nos bio-régions

1 Juin 2026 | 2 commentaires

L’alimentation est au carrefour de toutes nos vulnérabilités : dépendance aux énergies fossiles, dégradation des sols et précarité sociale croissante. En 2019, la commission EAT Lancet a établit un rapport sur la nutrition et le lien avec la santé humaine et celle de l’environnement. Ce rapport indique que réduire notre consommation de sucre et de viande rouge de 50% pourrait sauver environ dix millions de vies par an. [1]

Aujourd’hui, notre système alimentaire mondialisé vacille sous le poids de ses propres limites.
Pour notre avenir, l’enjeu n’est plus seulement d’optimiser l’existant, mais de proposer des récits de rupture.

Et si la solution résidait dans une échelle humaine, celle de la bio-région, couplée à un nouveau droit universel : la Sécurité Sociale de l’Alimentation ?

Le mythe productiviste et la réalité du vivant

Historiquement, la subsistance humaine a reposé sur l’angoisse de la pénurie : la récolte sera-t-elle suffisante et accessible ? Ce paradigme sature encore les débats contemporains, focalisés sur l’optimisation de la productivité,
la régulation des prix et la réduction du gaspillage. Ces réflexions postulent, de manière implicite, que notre système alimentaire industriel est structurellement adapté aux enjeux globaux, nécessitant un ajustement de ses flux.

Or, nous faisons face à une déstabilisation systémique du climat et de la biodiversité, engendrée par ce mode de production lui-même. Aujourd’hui, un tiers des sols mondiaux sont « moyennement à fortement dégradés », et près de 60 % sont considérés comme en mauvais état écologique [2]. Cette dégradation rend une part croissante des terres arables inaptes à l’agriculture durable.

Face à ce constat, nous soutenons que la problématique ne relève plus de la gestion du manque, mais d’une « gestion du trop ». À l’instar de la crise des déchets, le maintien de notre qualité de vie semble menacé par un double dépassement : nous extrayons au-delà des capacités de régénération des ressources et rejetons plus que les écosystèmes ne peuvent métaboliser. Tant que l’usage des ressources fossiles ne sera pas strictement réservé à la construction d’une autonomie permettant de s’en passer définitivement, nous resterons prisonniers de cette trajectoire de dégradation.

Dès lors, nous explorons ici les pistes d’un système de subsistance non productiviste, capable de répondre à l’impératif de résilience par la sobriété et la régénération au travers des bio-régions.

La bio-région comme échelle de subsistance

Source : Sébastien Marot « prendre la clef des champ » édition wild project 2024

La bio-région est un territoire délimité par des caractéristiques écologiques relativement homogènes et autonomes
« en cohérence avec la population, sa culture et son histoire » [3]. Bien qu’intégrer la régénération des sols vivants dans l’agriculture commerciale constitue une avancée le modèle industriel demeure prisonnier d’une logique financière. Entre endettement structurel, exigences de rentabilité et dépendance aux marchés mondiaux, l’agro-industrie est condamnée à l’optimisation productiviste au détriment des facteurs écologiques. Sa survie économique dicte sa propre trajectoire d’épuisement [4].

Pourtant, sortir du modèle marchand et de la chimie pétrolière n’est pas un retour aux famines. Contrairement au récit dominant, l’agro-industrie ne pourvoit qu’à 25 % de la consommation mondiale. En réalité, c’est l’agriculture vivrière qui nourrit 70 % de l’humanité, en n’utilisant que 25 % des terres arables et des ressources en eau [5].
Alors que 40 % de la population mondiale dépend de l’agriculture familiale, la résilience de demain repose sur ces modèles de proximité.

Source: https://www.etcgroup.org/whowillfeedus

Modélisation de la bio-région

Pour atteindre l’autonomie de 4 300 m² par personne, il faut une demande solvable. Pour y parvenir, la bio-région pourrait reposer sur ces trois principes inspirés de la SSA :

L’universalité : Chaque habitant de la bio-région reçoit une allocation de 150 euros (minimum calculé sur la base des expérimentations existantes) par mois sur une carte vitale alimentaire. Cela garantit un accès égal aux produits, quelle que soit la situation économique, et supprime la stigmatisation liée à l’aide alimentaire.

Le conventionnement démocratique : C’est le cœur du dispositif. Des caisses locales, gérées par les citoyens, décident quels producteurs et quels produits sont éligibles au remboursement. Dans un modèle de 30 km de diamètre, ce conventionnement permet de favoriser les fermes locales engagées dans l’agroécologie.

Le financement par la cotisation : Financé par une cotisation sociale sur la valeur ajoutée. Ce mécanisme de redistribution permet de stabiliser les revenus des paysans, les sortant de la dépendance aux subventions de la PAC (Politique Agricole Commune) et à la volatilité des cours mondiaux [6].

La Rétropolation

Produire davantage sur moins de surface tout en régénérant les sols, sans aliéner sa force de travail pour le simple droit de manger : ce « miracle » porte un nom, la paysannerie. Majoritaire en France jusqu’à l’après-guerre, l’agriculture vivrière s’aligne aujourd’hui sur les empreintes carbone cibles de la COP21. Loin d’un simple recul, cette « néo-paysannerie » mobilise des savoir-faire évolués pour une mission inédite : la réparation des écosystèmes.

Ces modes de vie s’organisent autour des « Pays » traditionnels, échelles dont la cohérence hydrique et écologique assure une gouvernance territoriale pertinente. Pour garantir l’autonomie (alimentation, énergie, habitat), 4 300 m² par personne suffisent, à condition de stopper l’artificialisation. À titre de comparaison, la viabilité de la ferme familiale chinoise repose sur seulement 0,7 hectare. L’autonomie n’est plus une utopie, mais une planification spatiale [7].

La Sécurité Sociale de l’Alimentation (SSA) : Garantir le droit à une alimentation durable

Actuellement, notre système alimentaire repose sur une dualité violente : une alimentation de qualité pour les plus aisés et une aide alimentaire basée sur le « traitement des déchets » de la grande distribution pour les plus précaires. Comme le souligne Bénédicte Bonzi [8], l’aide alimentaire est devenue un dispositif de gestion de la pauvreté qui ne règle ni la faim, ni la crise écologique.

La SSA propose un changement de paradigme radical : sortir l’alimentation de la seule logique de marché pour en faire un bien commun, à l’instar de la santé. Ce projet s’appuie sur le succès historique du régime général de la Sécurité sociale de 1946 pour instaurer une démocratie alimentaire réelle.

Si la bio-région définit le cadre géographique de notre résilience, la Sécurité Sociale de l’Alimentation (SSA) en constitue le moteur de justice sociale. En cohérence avec la nécessaire sortie de l’artificialisation des sols mentionnée précédemment, la SSA propose de sortir l’alimentation de la seule logique de marché pour en faire un droit universel, à l’image de la santé.

Dans notre modèle de bio-région (20 000 à 40 000 habitants), la mise en œuvre d’une allocation alimentaire mensuelle, gérée de manière démocratique par des caisses locales, permettrait de solvabiliser une agriculture paysanne respectueuse de l’environnement.
En fléchant cette aide vers des produits locaux et durables, nous créons un débouché stable pour les paysans de notre périmètre de 30 km. Ce mécanisme ne répond pas seulement à la précarité alimentaire ; il agit comme un levier de transformation systémique, garantissant que les 4 300 m² par personne identifiés dans notre analyse soient utilisés pour une production de qualité, accessible à tous, indépendamment du revenu universel minimum envisagé.

Planifier la sortie du productivisme : L’impératif de la transformation

Passer de l’optimisation du système actuel à sa transformation réelle exige une planification rigoureuse pour sortir du dogme productiviste. Comme le souligne Sébastien Marot, il s’agit de « prendre la clé des champs » pour réinvestir le territoire de manière post-industrielle [9]. Cette planification ne doit pas être vue comme une contrainte bureaucratique, mais comme une orchestration de la descente énergétique et matérielle.

Concrètement, cela implique de défaire le remembrement agricole pour restaurer des écosystèmes fonctionnels (haies, zones humides) capables de résister aux chocs climatiques. Dans notre stratégie biorégionale, cette planification coordonne la reconversion des terres et des métiers : tout le monde ne cultivera pas la terre, mais chaque métier (artisanat, logistique douce, éco-construction…) sera planifié en fonction de sa contribution à la santé globale du territoire.

Le rôle de l’éco-conseiller dans tout ça

L’éco-conseiller devient ici le médiateur indispensable de cette « rétropolation » : nous parlons d’un futur viable ; d’une terre saine pour des citoyens nourris, pour décider aujourd’hui des étapes de démantèlement du système productiviste. L’éco-conseiller intervient ici comme expert pour aider par exemple les citoyens à définir des critères scientifiques (santé des sols, biodiversité, bilan carbone, etc.).

Conclusion

En définitive, la transition alimentaire ne peut se limiter à une simple amélioration technique du modèle industriel. Elle exige un changement de paradigme profond : celui de la bio-région, où la géographie dicte la subsistance, et celui de la Sécurité Sociale de l’Alimentation, où la solidarité garantit le droit au vivant.

Dans ce contexte, l’éco-conseiller n’est plus seulement un expert en gestion environnementale, mais un véritable médiateur de la « rétropolation ». Son rôle est d’accompagner les acteurs du territoire, les citoyens et paysans, élus ; dans le démantèlement nécessaire du système productiviste pour faire émerger des structures de proximité viables.

En reliant la santé des sols à celle des citoyens par l’approche One Health, nous ne répondons pas seulement à une urgence climatique ; nous réinventons une liberté fondamentale : celle de se nourrir sainement, dignement et durablement. L’avenir ne semble plus si terrible dès lors qu’il est planifié, ancré dans le sol et protégé par la démocratie alimentaire.

Par Théotime KORMANN et Jean- Marie BAKELEKI BOHIN, étudiants en Mastère spécialisé® ECO-Conseil P37

Pistes bibliographiques

[1] La Commission EAT–Lancet sur les systèmes alimentaires sains, durables et justes, The Lancet Commissions Volume 406, Numéro 10512 ; p1625-1700 / 11 octobre 2025
https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(25)01201-2/fulltext

[2] Biorégion ; Ressources de géographie pour les enseignants ·  Géo-confluences – (JBB), 2018, dernières modifications : juin 2020, décembre 2025 ; https://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/bioregion

[3] 60 % des sols sont fortement dégradés et mettent en péril la biodiversité de la planète – Novethic ; publié le 19 mars 2018 ;  https://www.novethic.fr/actualite/environnement/biodiversite/isr-rse/60-des-sols-sont-fortement-degrades-et-mettent-en-peril-la-biodiversite-de-la-planete-145586.html

[4] Mycophyto – https://www.mycophyto.fr/impact-mycophyto

[5] Qui va nous nourrir ? etc group – 15 mars 2017 ; https://www.etcgroup.org/whowillfeedus

[6] La SSA s’invite dans toutes les arènes politiques, du local au national ; SSA ; Communiqué du collectif SSA 3 novembre 2025 https://securite-sociale-alimentation.org/production/la-ssa-sinvite-dans-toutes-les-arenes-politiques-du-local-au-national/

[7] Jean-Christophe Anna : « La révolution sera biorégionale ! » Mr Mondialisation Interview 13 novembre 2025 https://mrmondialisation.org/jean-christophe-anna-revolution-bioregionale/

[8] Adèle Sébert, « Bénédicte Bonzi, La France qui a faim : le don à l’épreuve des violences alimentaires », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 19 janvier 2024, consulté le 06 avril 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/63503 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lectures.63503

[9] Sébastien Marot – « Prendre la clé des champs » (Éditions Wildproject) ; Septembre 2024 https://www.wildproject.org/livre/prendre-la-cle-des-champs/


Ressources complémentaires :

  1. Institut de Recherche en Économie Politique (IREP) – La SSA : https://economiepolitique.org/la-ssa-un-enjeu-de-democratie/
  2. The Shift Project – Résilience des territoires : https://theshiftproject.org/category/territoires/
  3. Plateforme Bio-région – Ressources théoriques : https://bioregion.fr/
  4. Inrae – Rapport sur l’agroécologie et la sortie des pesticides : https://www.inrae.fr/actualites/sortir-des-pesticides-quels-chemins-transition

2 Commentaires

  1. MEYONG Florent Lucien

    Article très intéressant. Les éco-conseillers ont beaucoup de travail en Afrique en tout cas.
    Merci pour ce partage !

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  2. Serge Lemana

    Nos bio-régions sont au coeur de la problématique de la lutte contre les changements climatiques. Les pays tropicaux ont les ressources alimentaires adaptées à cet enjeu.
    Dans mes travaux, je cible ces ressources comme enjeu d’influence dans la conjoncture mondiale actuelle.
    J’ai aimé l’article. Bonne continuation !

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