À l’heure de l’Anthropocène, les territoires du Grand Est ne font plus face à de simples ajustements techniques, mais à une mutation profonde de leurs modes d’existence. Face à la froideur des indicateurs de la transition (ZAN, baisses de CO2…), une approche émerge comme levier stratégique : la mise en récits (M.E.R.).
Plus qu’une simple communication, elle se présente comme un moteur de transformation systémique. Est-elle toutefois à la hauteur des enjeux régionaux ?
I. La mise en récits : un « métier à tisser
du sens ? »
Au-delà du storytelling : une posture démocratique
Loin d’être un synonyme de storytelling publicitaire, la mise en récits est définie par la Fabrique des Transitions comme un « métier à tisser du sens » [1]. Il s’agit d’un instrument de navigation permettant d’orienter l’action collective malgré le « brouillard » de l’incertitude contemporaine. Si le storytelling vise à « vendre » un projet, la M.E.R. se veut émancipatrice : elle ne cherche pas à imposer une vérité unique, mais à ouvrir un horizon commun en respectant la pluralité des points de vue. Comme l’écrit Nancy Huston, « l’être humain est un animal fabulateur » [2] — raconter est une nécessité anthropologique avant d’être une technique de communication.
Les cinq dimensions de la M.E.R.
Le référentiel consolidé par le Cerdd et la Fabrique des Transitions articule la mise en récits autour de cinq « cordes » à faire vibrer pour réussir la transition [1] :
- Mettre en trajectoire : articuler le passé (héritage), le présent et le futur désirable. Faire le deuil d’un modèle insoutenable tout en valorisant le patrimoine culturel.
- Communiquer sincèrement : sortir de la propagande pour raconter le réel, y compris les échecs et les doutes, afin de restaurer la confiance.
- Faire émerger des récits alternatifs : mobiliser les voix peu écoutées — habitants, enfants, personnes précaires — pour concurrencer les récits dominants qui verrouillent la transition.
- Raconter la coopération : valoriser les nouvelles manières de faire ensemble, souvent invisibles car qualitatives.
- Évaluer la valeur créée : délibérer sur le sens de l’action au-delà des chiffres, en révélant la valeur immatérielle — confiance, fierté, sentiment d’appartenance.
Du territoire-objet au territoire-sujet
Le récit n’est pas une simple couche de communication : il structure notre rapport au monde. Un territoire qui subit les récits des autres — par exemple le récit du « déclin » ou de l’« arrière-pays » — perd sa capacité d’agir. La M.E.R. permet de transformer le « territoire-objet » (administratif, passif) en « territoire-sujet » (vivant, conscient de son destin) [3].
II. Des exemples dans le Grand Est et au-delà ?
L’efficacité de la M.E.R. dépend fortement de l’échelle territoriale, des acteurs mobilisés et du type de projets. Les travaux de la Fabrique montrent qu’elle fonctionne lorsqu’elle est incarnée, collective, située et adossée à des transformations concrètes [4].
L’échelle locale : la plus efficace
Les recherches 2020-2024 montrent que la M.E.R. est puissante à l’échelle locale où les habitants reconnaissent leur histoire [4]. À Loos-en-Gohelle, l’évaluation ADEME & Quadrant (2016) montre comment ce territoire « sinistré » est devenu démonstrateur national en transformant ses terrils en marqueurs positifs [5]. Ungersheim structure 21 actions autour d’un récit d’autonomie [6]. À Totnes, Rob Hopkins mobilise via un récit citoyen [7]. 1 à 5 % de la population suffit.
L’échelle intermédiaire : le véritable levier
Les territoires de 50 000 à 100 000 habitants apparaissent les plus prometteurs. Le Pays Thur Doller touche 8-18 % de sa population en articulant PCAET, PAT et filière chanvre [8]. Cette échelle est stratégique : assez grande pour structurer des politiques cohérentes, assez petite pour maintenir une proximité incarnée.
Les grandes villes : un déficit d’incarnation
Les métropoles peinent à mobiliser. À Grenoble « Capitale Verte 2022 », l’implication citoyenne reste limitée. À Roubaix « Ville Zéro Déchet », moins de 2 % de la population a participé [4]. Le récit reste cantonné aux cercles motivés.
Les « 4 Fantastiques » et les types de projets
La Fabrique identifie quatre acteurs clés [4] : les élus (garants du cap politique), les agents (porteurs d’expertise comme à Strasbourg avec le Plan Canopée), les acteurs socio-économiques (coopératives d’énergie du Grand Est), l’État territorial (DDT, ADEME). Les projets concernent l’alimentation (ferme d’Ungersheim), l’énergie citoyenne, l’urbanisme (désimperméabilisation à Strasbourg) et le culturel (« Mémoire de la Ville »).
Conditions et limites
La M.E.R. fonctionne si elle est incarnée, collective, adossée à des projets concrets et inscrite dans le temps long (8-20 ans) [9]. Sans actions, elle perd sa crédibilité. Même Ungersheim, Totnes et Loos montrent que la transition locale ne protège pas des chocs globaux. L’équation reste systémique : transition territoriale + politiques nationales + coopération internationale [4].
III. Quelles perspectives ?
Démocratiser la production de récits
L’un des enseignements majeurs des travaux de la Fabrique des Transitions est la distinction entre « narration pour » (production de récits à destination d’un public) et « narration avec » (création des conditions pour que les communautés produisent leur propre récit) [1]. La perspective pour le Grand Est est de sortir du modèle unidirectionnel descendant pour entrer dans la co-production narrative. Cela suppose de former aux pratiques de facilitation et d’écoute les animateurs socio-culturels, les travailleurs sociaux et les agents de développement local. Des structures relais (CRIJ Grand Est, réseau des CRESS, fédérations d’éducation populaire comme les CEMEA) disposent du maillage territorial pour démocratiser ces approches.
Sortir du « narrative-washing »
Le risque majeur pour la M.E.R. est l’écoblanchiment par les mots : utiliser les termes « résilience » ou « sobriété » sans transformation systémique derrière. Un récit n’est crédible que s’il s’accompagne de « preuves de récit » — des actions concrètes qui justifient la sincérité du discours [1]. Dans le Grand Est, cela impose une cohérence entre les grandes ambitions régionales et la réalité des projets d’aménagement.
Instruire les conflits de soutenabilité
Le Grand Est est traversé par des conflits d’usage (agriculture intensive vs biodiversité, industrie vs décarbonation). La mise en récits ne doit pas occulter ces tensions : elle doit au contraire offrir des espaces de « démocratie narrative » où les désaccords sont instruits et transformés en opportunités d’innovation [10]. Les expériences de Ch’ti TAIDx développées à Loos-en-Gohelle — ville minière pionnière en reconversion — montrent qu’un récit de fierté peut débloquer des mobilisations citoyennes massives. Ce modèle est directement transposable aux bassins industriels du Grand Est.
Évaluer le sensible : tout ce qui compte ne se compte pas
Une perspective clé pour la région est de généraliser l’évaluation qualitative de la transition. Puisque la confiance ou le sentiment de fierté ne se mesurent pas en chiffres, les collectivités doivent apprendre à raconter les externalités positives de leurs projets. Des outils comme la technique du « changement le plus significatif » ou la rosace de la posture évaluative permettent de sortir de la binarité succès/échec [9]. La culture doit devenir un allié stratégique : en valorisant les savoir-faire locaux et les paysages régionaux, on peut réconcilier écologie et identité, touchant des publics habituellement éloignés de ces thématiques.
Conclusion
La mise en récits dans le Grand Est n’est pas un luxe : elle est une condition pour que la transition soit vécue comme une aventure collective désirée plutôt que comme une contrainte technique subie. La Cohorte Grand Est, Les Défricheurs, les résidences artistiques de Muttersholtz ou le projet Mémoire de la Ville à Strasbourg montrent que la région dispose d’une matière narrative extraordinaire.
Mais ces initiatives restent encore trop fragmentées pour constituer un « commun narratif » régional à la hauteur des enjeux. Franchir ce cap suppose un investissement politique sincère, sur le temps long — et la conviction que raconter autrement le monde est déjà une manière de le changer.
Par Roland PERREAUT & François AUTHOM, étudiants au Mastère Spécialisé® Éco-Conseiller – P37
Sources bibliographiques
[1] Cerdd & La Fabrique des Transitions. Les 5 dimensions de la Mise en récits (M.E.R.). 2024.
[2] Huston, Nancy. L’espèce fabulatrice. Éditions Actes Sud, 2008.
[3] ANPP — Territoires de Projet. Faire territoire : Le récit pour agir autrement. 2024.
[4] Fabrique des Transitions. Recherches-actions M.E.R. différentes échelles. 2020-2024.
[5] ADEME & Quadrant Conseil. Évaluation conduite changement Loos-en-Gohelle. 2016.
[6] Qu’est-ce qu’on attend ? Doc. Marie-Monique Robin sur Ungersheim. 2016.
[7] Hopkins, Rob. The Transition Handbook. Green Books, 2008.
[8] Les Défricheurs. Grand Est : territoires ruraux fabriquent transition. 2025.
[9] Quadrant Conseil. La mise en récits au service de l’évaluation. 2024.
[10] Fabrique des Transitions. Mise en récits : initiatives grandes collectivités — COMAP. 2024.
Pour aller plus loin
— ADEME. Des Récits et des Actes : Culture populaire et transition. 2022.
— Thévard, Benoît. La mise en récits : outil transition écologique quartiers prioritaires. 2023.
— Récits pour une écologie populaire. Renouer avec préoccupations des Français. 2024.




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