L’eau en Alsace : le mirage de l’abondance

13 Mar 2026 | 0 commentaires

Biodiversité – Au fil du Rhin –

Bien qu’a priori relativement préservé puisque sur une réserve d’eau très abondante, le territoire alsacien n’est pas épargné. Agriculture intensive, urbanisation, réchauffement climatique impactent aussi les milieux naturels et les systèmes d’approvisionnement et traitement de l’eau potable.

L’or bleu est sans doute la ressource la plus essentielle à la vie sur Terre, mais aussi l’une des plus vulnérables. Les enjeux de la préservation de l’eau, qui recouvre 72% de la surface terrestre, sont nombreux. De fortes tensions sont attendues et déjà en cours dans plusieurs régions du monde. 

Les enjeux en Alsace

En Alsace, les réserves en eau étant abondantes, certains acteurs puisent dans cette ressource comme si elle était illimitée.

Malgré sa richesse, la nappe alsacienne se situant à faible profondeur sur un sol perméable, elle est bien plus exposée aux pollutions d’origine industrielle, agricole et domestique.

En outre, les fluctuations de niveau de la nappe, impactent directement le milieu naturel et les activités humaines : assèchement des zones humides, remontées d’eau dans les habitations et les bâtiments, incidences sur l’importance et la propagation des pollutions (apparition de nouveaux vecteurs de pollution des eaux à partir du sous-sol ou des eaux de surface).

Une eau en abondance

L’Alsace se caractérise par 3 types de territoires : les massifs montagneux des Vosges – la plaine du Rhin ainsi que les collines (Sundgau et Kochersberg) – les zones urbaines. Pour chacun d’eux, les enjeux de gestion de l’eau sont spécifiques.

La nappe phréatique rhénane, qui s’étend en Alsace sur 3200 km2, est l’une des plus importantes réserves en eau souterraine d’Europe (35 milliards de m3) et a pour spécificité de se situer proche de la surface du sol.

Nappe phréatique d'Alsace - schéma
Mot P37 L’eau en Alsace : le mirage de l’abondance / Source : Aprona

Son alimentation est assurée de 4 manières :

  • les précipitations,
  • l’infiltration des cours d’eau vosgiens dont le débit est tributaire des précipitations et de l’enneigement des massifs,
  • l’infiltration des eaux du Rhin,
  • les apports latéraux en bordure des massifs, par les nappes d’accompagnement des rivières,

Les prélèvements des eaux de la nappe sont principalement dus :

  • aux échanges avec les cours d’eau et le Rhin, qui peuvent drainer la nappe,
  • aux prélèvements par pompage pour des usages domestiques, industriels ou agricoles.

Le Rhin joue un rôle central dans le fonctionnement de la nappe rhénane

De par ses échanges avec celle-ci, ses ouvrages hydrauliques, ses crues… Le réseau hydrographique alsacien, particulièrement dense, est formé de deux systèmes : celui de la rivière l’Ill et celui du Rhin, plus un réseau diffus de petits cours d’eau, parfois alimentés par l’eau de la nappe.

La nappe phréatique donne naissance à de nombreuses zones humides (les rieds), caractéristiques de la plaine d’Alsace. Leur richesse faunistique et floristique sont reconnues à l’échelle européenne (site natura 2000, réserves naturelles etc.).

Les échanges entre ce réseau hydrographique important et la nappe phréatique varient selon les situations ou les secteurs :

Au sud de Colmar, la nappe, à quelques exceptions près, est relativement profonde. Les cours d’eau se trouvent donc perchés par rapport à la nappe et l’alimentent en toute situation (cas 2 sur le schéma) ;

Au nord de Colmar, cependant, la nappe est plus proche du sol, les échanges entre les cours d’eau et la nappe peuvent varier dans le temps en fonction des niveaux de la nappe et des débits des cours d’eau (cas 1 et 3 sur le schéma) ;

Ces échanges constituent une pression importante pour la qualité de l’eau de la nappe phréatique.

Source : Aprona

La gestion de l’eau se fait sur un territoire à l’échelle du bassin versant, délimité par les lignes de partage des eaux (ou lignes de crêtes) et implique de nombreux acteurs.

Focus sur la ville

Les plans d’urbanisme ont longtemps eu pour objectif de chasser l’eau des villes pour parer aux inondations dues aux fortes pluies ou aux crues et pour permettre de rendre les terrains constructibles : asséchements des zones humides, canalisation des cours d’eau en souterrain, digues, imperméabilisation des sols qui amenait l’eau de pluie directement dans les égouts.

Pour répondre aux enjeux actuels que sont les îlots de chaleur et les fortes précipitations qui saturent les réseaux d’eau, il devient nécessaire de faire revenir l’eau dans les villes.

En effet, l’un des effets du changement climatique est l’intensification des épisodes de fortes pluies. Les conséquences dues à l’imperméabilisation des sols sont davantage d’inondations, des remontées d’égouts et donc des rejets polluants. Si les sols ne sont plus systématiquement imperméabilisés, l’eau de pluie s’infiltre là où elle tombe. On parle alors de « ville-éponge ». Lorsqu’il pleut 10 mm, c’est 10 litres d’eau qui tombe sur 1 m². Réaménager l’espace imperméabilisé (voiries, parking, trottoir) pour que les eaux de pluies s’infiltrent dans les sols, permet de réalimenter la nappe phréatique et d’abreuver les plantes et les arbres.

L’évaporation à partir des plantes et des arbres qui auront filtré l’eau favorise les îlots de fraîcheur en ville, enjeu prioritaire à l’aune de la multiplication des périodes de canicules. Yannick Roth, Chef de projet renouvellement urbain de la Ville et Eurométropole de Strasbourg, présente un parfait exemple de ces réponses avec le Programme de Renouvellement Urbain de la Meinau. Sur ce site, des noues, sortes de fossés végétalisés, ont été creusées le long d’une voirie et sur un espace de stationnement pour recueillir et infiltrer les eaux ruisselantes. Dans le même esprit, le réseau d’eaux de pluies d’un bâtiment a été déconnecté pour que l’eau tombe directement dans un « jardin de pluie ». Au-delà de la gestion des ressources, ce projet d’envergure mené par Samuel Rio-Derrey et Vincent Jullien pendant 18 mois a permis de structurer une démarche transverse et un accompagnement au changement au sein de la collectivité sur les sujets de la transition.

L’exemple de la Meinau illustre la nécessité de diversification des ressources, levier stratégique pour sécuriser les usages en période de tension. Les eaux pluviales font parties des eaux dites « non conventionnelles », au même titre que les eaux grises et les eaux usées traitées. La gestion de ces deux derniers types d’eaux non conventionnelles demeure en phase expérimentale dans la majorité des villes françaises. L’utilisation des eaux usées traitées, bien que déjà étudiée, se heurte à des complexités logistique, financière et réglementaire. Et la réflexion sur l’utilisation des eaux grises continue de progresser pour imaginer des systèmes de récupération et traitement permettant d’alimenter certains usages (sanitaires, arrosage).

Cette réflexion doit s’accompagner d’une réduction puis de l’élimination à la source de micropolluants tels que les biocides de façade pour préserver la santé des citadin.e.s et les écosystèmes urbains. Ce sujet est notamment porté par le projet scientifique transfrontalier ReactiveCity.

Focus sur la plaine et les collines – entretien avec Sylvain Payraudeau, professeur en hydrologie à l’Engees – ITES (Université de Strasbourg) La plaine d’Alsace et les régions collinaires font face à plusieurs défis en lien avec la gestion de la ressource en eau : d’une part, les risques liés aux pollutions des eaux souterraines et de surface, d’autre, le changement climatique (inondations et sécheresse). Le Livinglab Wefe (Water-Energy-food-Ecosystem), au sein de l’Institut inter-disciplinaire Switch de l’Université de Strasbourg, qui porte sur la durabilité de l’eau et des villes, a choisi la rivière Souffel comme terrain de co-construction de projet. Sylvain Payraudeau, facilitateur du Wefe, souligne que l’enjeu de qualité est lié à un enjeu de quantité : moins d’eau dans les cours d’eau ou dans la nappe phréatique signifie moins de dilution des polluants, donc un dépassement des seuils de pollution.

Et selon lui, la plaine et les collines d’Alsace ne sont pas épargnées par l’enjeu de quantité. Pour reprendre les dire de son collègue scientifique et documentariste Serge Dumont “ la nappe phréatique est abondante mais avec seulement 1 mètre de profondeur d’eau en moins, il y aura asséchement des cours d’eau phréatiques”. La Souffel et les rivières du Kochersberg sont des « sentinelles de l’avenir » car elles ne prennent pas leur source dans les Vosges. Elles peuvent s’assécher l’été et l’absence d’alimentation en eau par la fonte des neiges réduit le potentiel de dilution des polluants, comme sur d’autres territoires.

En effet, les pollutions diffuses, liées au transport de nitrates, de pesticides depuis les parcelles agricoles, impactent la qualité de l’eau et des Dépliant ermes.ii-alsace

milieux aquatiques. Selon l’étude ermess.ii, 12% des points étudiés de la nappe d’Alsace ont une concentration en nitrate dépassant le seuil de potabilité de 50 mg/l. Des efforts continus ont permis de réduire progressivement ces taux. En revanche, l’utilisation de pesticides est responsable d’une contamination généralisée de la nappe (40% des points de contrôle).

Le défi majeur concerne les PFAS, notamment leur produit de dégradation très stable et donc persistant, le TFA, produit par les mousses anti incendie, certains pesticides et médicaments, 10 fois plus nocif que les pesticides.

Le Kochersberg et de nombreux territoires de la plaine d’Alsace, ont fait le choix d’une agriculture intensive conventionnelle, qui exige l’utilisation d’intrants chimiques (fertilisants et pesticides) pour maintenir un rendement suffisant. Or, il est difficile de changer les modes de production sur un territoire quand les enjeux sont globaux.

Si le diagnostic est partagé, les acteurs divergent en matière de solutions. Seule une approche systémique et préventive, telle que celle suivie par le Wefe, et non uniquement technique et corrective, à travers un changement systémique de pratiques agricoles, pourrait venir à bout des problèmes de pollution de l’eau. L’ensemble des secteurs doivent travailler leur impact à la source plutôt que de se focaliser sur des actions correctives. Les agences de l’eau, le SDEA et la chambre d’agriculture œuvrent pour le développement de filières à faible niveau d’impact environnemental, plus compatibles avec la préservation de la ressource en eau, des biotopes et de la santé, à commencer par celles des agriculteurs. Le rôle de la PAC est lui aussi déterminant pour soutenir ces filières.

En conclusion, pour accompagner les transformations des territoires, les réflexions sur l’eau doivent être menées en cohérence et concertation multi-disciplinaire, afin de garantir la santé environnementale et humaine et de préserver une eau pour tous et tous.

Médiagraphie

Mediagraphie article L’eau en Alsace : le mirage de l’abondance

Grandes définitions et données sur le site de l’Observatoire national des services d’eau et d’assainissement : https://www.services.eaufrance.fr/gestion-services-eau-nature-et-domestique

Cadre réglementaire de la gestion de l’eau en France : https://www.ecologie.gouv.fr/politiques-publiques/gestion-leau-france

Site de l’observatoire de la nappe d’Alsace : https://www.aprona.net/

Projet ermes-ii sur la qualité de la nappe phréatique d’Alsace : https://www.aprona.net/uploads/pdf/ermesii/D%C3%A9pliant_ermes-ii_alsace_web.pdf 

Laboratoires de recherche interdisciplinaires de l’Université de Strasbourg sur la thématique de l’eau sous forme de Livinglab : https://switch.unistra.fr/living-labs/presentation/

Observatoire hydro-géochimique de l’environnement : https://ohge.unistra.fr/

Barbier, R. Fernandez, S. (2024) Idées reçues sur l’eau et sa gestion. Le cavalier bleu. https://www.lecavalierbleu.com/livre/idees-recues-leau-gestion/)

FNAU (Fédération nationale des agences d’urbanisme). (2024, décembre). Les dossiers FNAU : replacer l’eau au coeur de la ville. Consulté sur https://fnau.org/fr/publication/replacer-leau-au-coeur-de-la-ville/ 

Cerema (2026, février). La pluie une ressource essentielle. Consulté sur https://eauetville.cerema.fr/ 

Ministère de la transition écologique. Limiter l’imperméabilisation des sols. Consulté sur  https://artificialisation.developpement-durable.gouv.fr/sites/artificialisation/files/inline-files/GuideSF_9_impermeabilisation_web.pdf 

Charles, Consultant au sein de l’équipe Énergie Environnement Mobilité d’Alcimed en France (2025, 22 septembre). Les enjeux de la gestion de l’eau dans la ville de demain. Consulté sur https://www.alcimed.com/fr/insights/gestion-eau-demain/ 

Pour aller plus loin, quelques références sur l’eau et le massif vosgien :

Chabart M., François D., Wyns R., Braibant G., Faucher J., Lafont A., Lambert B., Thiery D. (2020) – Caractérisation de la ressource en eau du socle vosgien. Rapport final. BRGM/RP-69482-FR, 301 p., 189 fig., 11 tabl., 6 ann. https://infoterre.brgm.fr/rapports//RP-69482-FR.pdf 

Ministère transition écologique (2020). Ressources en eaux souterraines dans le massif des Vosges et vulnérabilité au changement climatique. Consulté sur https://www.adaptation-changement-climatique.gouv.fr/agir/espace-documentaire/ressources-en-eau-souterraine-dans-massif-des-vosges-et-vulnerabilite-au 

Service géologique national (2022, 2 septembre). Impact du changement climatique sur les ressources en eau du socle vosgien. Consulté sur https://www.brgm.fr/fr/reference-projet-acheve/impact-changement-climatique-ressources-eau-socle-vosgien

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Donnez-vous les moyens de mener efficacement votre transition socio-écologique