« L’été le moins chaud que nous allons vivre. »
À mesure que les canicules, les sécheresses, les incendies et les restrictions d’eau se multiplient, le changement climatique s’impose de plus en plus dans notre quotidien. Face à cette accélération, il est difficile de ne pas ressentir une forme d’inquiétude, voire d’éco-anxiété.
À ce sentiment d’impuissance, une réponse revient pourtant constamment : il faut agir.
Réduire son empreinte carbone, consommer autrement, limiter ses déplacements, mieux trier ses déchets… Les gestes individuels sont nombreux. Mais peuvent-ils réellement être à la hauteur de l’ampleur des transformations nécessaires ? Et si l’enjeu était justement de ne pas agir seul ?
De la mobilisation associative aux marches pour le climat, des pétitions aux actions locales, les citoyens disposent de nombreux moyens pour agir collectivement. Mais quel est leur impact réel ? Une manifestation peut-elle faire évoluer une politique publique ? Une mobilisation peut-elle transformer les pratiques d’une entreprise ? Et surtout, peut-elle contribuer à produire des changements environnementaux mesurables ?
Pour répondre à ces questions, il faut d’abord dépasser l’opposition entre action individuelle et action collective.
L’action individuelle ne suffit pas
Lorsqu’il est question de transition écologique, la responsabilité repose encore largement sur les comportements individuels : mieux consommer, moins prendre l’avion, réduire sa consommation énergétique ou privilégier les produits responsables. Pourtant, les Français identifient de plus en plus clairement la responsabilité des acteurs économiques et politiques. Selon les travaux de l’Observatoire de la consommation responsable de L’ObSoCo, L’Observatoire Société & Consommation, l’État et les grandes entreprises sont davantage cités que les consommateurs lorsqu’il s’agit de désigner les acteurs devant agir en faveur de l’environnement.
Cette évolution traduit une prise de conscience : les choix individuels s’inscrivent dans un système qui les dépasse contrairement au discours véhiculé par l’industrie pétrolière au début des années 2000, notamment à travers la promotion de l’empreinte carbone individuelle. Aujourd’hui, les citoyens-consommateurs ne sont plus dupes face à ces tentatives de déplacement de responsabilité.
Where has all the oil gone ?
La chercheuse anglaise en communication sur le changement climatique, Julie Doyle, montre que la campagne de 2005 à 2006 de BP, la 2ème plus grosse entreprise pétrolière au monde sur l’empreinte carbone contribue à individualiser la responsabilité climatique. En invitant les consommateurs à mesurer et à réduire leur propre « empreinte carbone », BP déplace l’attention de la responsabilité des producteurs d’énergies fossiles vers les comportements individuels.
Il est difficile, par exemple, de demander aux consommateurs de réduire leur consommation automobile lorsque les alternatives de transport sont limitées. De même, modifier son alimentation est plus facile lorsque des produits accessibles et durables sont disponibles. Cela ne signifie pas pour autant que la responsabilité individuelle disparaît. Les niveaux d’émissions varient fortement selon les revenus et les modes de vie.
Selon l’OXFAM, 10% des plus riches à l’échelle mondiale contribue à quasiment 50% des émissions mondiales. Et la moitié des Françaises et Français en font partie.

La question n’est donc pas de savoir s’il faut agir individuellement ou collectivement mais plutôt comment transformer une multitude d’actions individuelles en une capacité collective à faire évoluer le système.
Quand les comportements individuels influencent le collectif
Nos comportements ne sont jamais complètement isolés. Nous sommes influencés par les pratiques de nos proches, de nos collègues, de nos amis et nous les influençons nous aussi.
Selon l’Observatoire de la consommation responsable de 2023 de l’Obsoco, l’adoption de pratiques de consommation responsables est plus probable lorsqu’elles sont déjà présentes dans notre environnement social. Lorsqu’un nombre croissant de personnes privilégie le vélo, achète davantage de seconde main, réduit sa consommation de viande ou participe à des initiatives locales, ces pratiques deviennent plus visibles. Ce qui semblait marginal peut progressivement devenir une nouvelle norme.
Cette influence passe moins par une pression explicite que par la normalisation de certains comportements, qui finissent par définir ce qui nous paraît « normal ». Ainsi, les comportements individuels contribuent à faire évoluer les normes collectives. Plus une pratique est visible et partagée, plus elle tend à devenir une nouvelle norme, générant un véritable effet d’entraînement au sein des réseaux de sociabilité.
Cette dynamique peut également toucher les organisations. Lorsque des salariés demandent davantage de sobriété énergétique, lorsque des consommateurs recherchent des produits plus responsables ou lorsque des citoyens interpellent une collectivité sur ses politiques environnementales, ils créent de nouvelles attentes auxquelles les organisations peuvent être amenées à répondre.
Mais il existe une différence importante entre cette influence diffuse et la mobilisation collective.
Qu’est-ce qu’une mobilisation citoyenne ?
La mobilisation collective suppose une coordination entre plusieurs personnes autour d’un objectif commun. Elle peut prendre des formes très différentes : association locale, pétition, manifestation, campagne de sensibilisation, collectif citoyen, projet participatif, désobéissance civile ou encore action en justice.
Certaines mobilisations visent à transformer directement les pratiques, d’autres cherchent à modifier l’opinion publique, influencer les décideurs ou faire évoluer les normes sociales. Cette diversité est essentielle car la mobilisation environnementale ne se résume pas à la manifestation. On peut notamment distinguer trois grandes formes d’engagement collectif :
- L’engagement pratique et local, qui développe des alternatives concrètes ;
- L’engagement militant et disruptif, qui cherche à créer un rapport de force et à rendre visible une urgence ;
- L’engagement éducatif et formatif, qui vise à développer les connaissances, l’esprit critique et la capacité d’agir.
Ces formes peuvent d’ailleurs se combiner. Un collectif peut par exemple développer un jardin partagé, organiser des ateliers de sensibilisation et interpeller simultanément les élus locaux. La mobilisation devient alors un espace où l’on agit, où l’on apprend et où l’on construit collectivement des alternatives
Des mobilisations environnementales qui impactent le débat public
Selon l’ouvrage Une histoire des luttes pour l’environnement, l’histoire environnementale montre que les mobilisations citoyennes ne sont pas nouvelles.
Les luttes pour la protection des ‘’communs’’, territoires, forêts et ressources remontent bien avant l’émergence de l’écologie politique contemporaine. Au XXe siècle, les mobilisations se structurent davantage autour des pollutions, des grands projets d’aménagement, des risques industriels et de la protection de la nature.
En France, plusieurs luttes sont devenues emblématiques. La mobilisation du Larzac, qui s’est étendue sur une dizaine d’années, a contribué à l’abandon du projet d’extension du camp militaire en 1981. Plus récemment, les oppositions aux projets de Notre-Dame-des-Landes ou d’EuropaCity ont contribué à faire évoluer les décisions publiques.
Ces luttes victorieuses résultent de la combinaison de plusieurs facteurs : mobilisation locale, relais médiatique, évolution de l’opinion publique, mobilisation juridique, arbitrages politiques et évolution du contexte économique ou institutionnel. Ces exemples prouvent une chose : une victoire politique est rarement le résultat d’une mobilisation seule. C’est pourquoi mesurer l’impact d’une mobilisation est si difficile.

Quel est l’impact réel d’une mobilisation ?
Une mobilisation environnementale peut produire plusieurs types d’effets.
1. Un impact politique : mettre un sujet à l’agenda
Le premier effet d’une mobilisation peut être de rendre une question impossible à ignorer.
Le premier Earth Day, organisé aux États-Unis en 1970, a rassemblé des millions de personnes et contribué à inscrire durablement l’environnement dans le débat politique américain. La même période voit notamment la création de l’Environmental Protection Agency et le renforcement de plusieurs textes environnementaux. La mobilisation citoyenne ne peut évidemment pas être considérée comme l’unique cause de ces transformations, mais elle participe à créer un contexte dans lequel les pouvoirs publics sont poussés à agir.
En France, la Convention citoyenne pour le climat constitue un autre exemple. En 2019, 150 citoyens ont été réunis pour formuler des propositions permettant de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Ils ont remis 149 propositions au gouvernement en 2020. Une petite partie de ces propositions a ensuite été reprise, avec des modifications, dans la loi Climat et Résilience. Cet exemple permet de comprendre une distinction essentielle : être entendu ne signifie pas nécessairement obtenir tout ce que l’on demande.
L’impact politique d’une mobilisation peut donc être progressif : rendre un sujet visible, modifier le débat public, influencer une décision ou contribuer à l’évolution d’une politique publique.
2. Un impact juridique : utiliser le droit comme levier
Les recours climatiques se sont multipliés dans le monde au cours des dernières années. En France, l’« Affaire du siècle » a notamment conduit le tribunal administratif de Paris à reconnaître en 2021 la responsabilité de l’État dans les préjudices écologiques liés à ses carences en matière climatique. L’action citoyenne ne passe donc pas nécessairement par la rue ou par les urnes. Elle peut également utiliser le droit pour contraindre les institutions à respecter leurs engagements.
3. Un impact économique : faire évoluer les entreprises
Les mobilisations citoyennes contribuent également à faire évoluer les attentes adressées aux entreprises.
Le développement de la seconde main, de certaines formes de consommation responsable, du bio ou encore des produits locaux illustre la transformation progressive des attentes des consommateurs. Mais là encore, il faut éviter un raccourci : toutes ces évolutions ne sont pas directement causées par les mobilisations citoyennes. Les réglementations, les innovations technologiques, les évolutions des prix et les stratégies commerciales jouent également un rôle. La mobilisation peut néanmoins contribuer à créer un environnement dans lequel les entreprises sont incitées à adapter leurs produits, leurs services et leurs pratiques.
Cette transformation concerne également le monde du travail. L’Étude Global Green Skills de LinkedIn montrent une progression de la demande en compétences ‘’vertes’’, tandis que les travaux de l’Apec mettent en évidence la transformation progressive de nombreux métiers sous l’effet de la transition écologique.
La transition ne crée donc pas uniquement de nouveaux métiers, mais elle transforme aussi les métiers existants. L’environnement entre ainsi progressivement dans les fiches de poste, les stratégies d’entreprise et les compétences recherchées.
4. Un impact social : changer les normes
Il s’agit probablement de l’impact le plus difficile à mesurer, mais aussi de l’un des plus importants.
Une mobilisation rend une cause visible. Elle donne un espace à celles et ceux qui la défendent et peut permettre à des personnes jusque-là éloignées de ces enjeux de s’y intéresser. Les marches pour le climat, les mobilisations étudiantes ou les campagnes associatives ont ainsi contribué à faire de l’urgence climatique un sujet particulièrement présent dans le débat public.
Cette visibilité contribue à politiser les générations qui grandissent avec ces enjeux. En 2023, 75 % des 15-25 ans estimaient être plus engagés pour l’écologie que les générations précédentes, selon l’ADEME. Cet engagement se traduit également dans les pratiques : 16 % des moins de 35 ans déclaraient limiter leur consommation de viande, contre seulement 4 % des plus de 65 ans ; ils sont également davantage à privilégier des mobilités alternatives.
La mobilisation ne produit donc pas seulement des décisions immédiates, elle contribue aussi à former les représentations, les valeurs et les citoyens qui porteront les transformations futures.

Et l’impact environnemental
C’est ici que la question devient la plus complexe.
Une manifestation peut rassembler des milliers de personnes. Une pétition peut recueillir des millions de signatures. Une association peut obtenir l’abandon d’un projet. Mais combien de tonnes de CO₂ cela permet-il réellement d’éviter ? Il est souvent impossible de répondre précisément. Les évolutions environnementales dépendent d’une multitude de facteurs : réglementation, innovation technologique, prix de l’énergie, évolution des comportements, contexte économique ou décisions internationales. Attribuer directement une baisse d’émissions à une mobilisation est donc particulièrement difficile.
Certaines recherches commencent néanmoins à mettre en évidence des effets comportementaux.
L’étude Climate Activism Favors Pro-environmental Consumption consacrée à l’impact des mobilisations de Fridays for Future sur la consommation responsable montre qu’elles ont provoqué une baisse des émissions de CO2 par voiture achetée par les habitants. Ce recul s’explique par une hausse de la part de marché des véhicules à faibles émissions au détriment des véhicules diesel polluants.
Une mobilisation n’est pas une politique climatique
Le rôle de la mobilisation citoyenne est souvent de contribuer à créer les conditions politiques, sociales ou culturelles qui permettront ensuite à une politique publique ou à une transformation économique de produire des effets environnementaux. C’est pourquoi l’impact d’une mobilisation doit être pensé comme une chaîne plutôt que comme une relation directe.
Mobilisation citoyenne → Visibilité d’un problème → Évolution des normes sociales → Pression citoyenne et médiatique → Évolution des pratiques économiques et organisationnelles → Relais institutionnels et politiques publiques → Transformation des pratiques à grande échelle → Impacts environnementaux
Cette chaîne permet de comprendre pourquoi l’impact d’une mobilisation est difficile à mesurer car il peut apparaître des années après la mobilisation initiale. De plus, il est rarement attribuable à un seul acteur.
Une manifestation peut contribuer à faire évoluer l’opinion. Une association peut porter la revendication auprès des institutions. Des chercheurs peuvent produire les données nécessaires. Des citoyens peuvent expérimenter des alternatives. Des salariés peuvent transformer leur organisation. Les pouvoirs publics peuvent ensuite inscrire ces évolutions dans la réglementation.
Le changement systémique est donc rarement le résultat d’une action unique. Il résulte de la rencontre de plusieurs formes d’engagement.
Mobiliser ne suffit pas
Il serait toutefois naïf de considérer toute mobilisation comme efficace. Une pétition peut réunir des millions de signatures sans entraîner de changement politique. Une manifestation peut être fortement médiatisée sans modifier une réglementation. Une entreprise peut reprendre le vocabulaire de l’écologie sans transformer réellement son modèle économique.
La question n’est donc pas seulement l’impact ‘’quantitatif’’ de la mobilisation, mais surtout quel est son impact qualitatif : que devient cette mobilisation ?
Pour produire des transformations durables, plusieurs conditions semblent essentielles : inscrire la mobilisation dans la durée, construire des alliances, proposer des alternatives crédibles, disposer d’un relais institutionnel et parvenir à transformer la mobilisation en rapport de force.
L’objectif n’est pas simplement de convaincre : il s’agit de créer les conditions permettant à une revendication d’entraîner une transformation durable.
Faire de l’engagement individuel une force collective
La transition écologique ne peut donc reposer uniquement sur les comportements individuels, mais elle ne peut pas non plus se construire sans eux. L’action individuelle et l’action collective ne sont donc pas deux modèles opposés : elles forment une chaîne de transformation.
L’enjeu est moins de choisir entre « changer soi-même » et « changer le système » que de comprendre comment l’action individuelle peut devenir une force collective capable d’agir sur les systèmes. C’est précisément dans cet espace que se situe le pouvoir d’agir collectif.
Et c’est aussi l’un des enjeux de l’éco-conseiller : créer des passerelles entre les citoyens, les associations, les entreprises, les collectivités et les institutions afin de transformer les prises de conscience en actions concrètes. Le rôle de l’éco-conseiller n’est donc pas seulement d’accompagner les individus dans leurs changements de pratiques. Il consiste aussi à créer les conditions pour que ces changements puissent changer d’échelle.
Le Mastère Spécialisé® Éco-Conseiller d’ECO-Conseil s’inscrit dans cette dynamique : former des professionnels capables d’accompagner les transformations écologiques, de faire dialoguer les acteurs et de donner au pouvoir d’agir individuel une dimension collective.
Parce que la transition écologique ne se fera pas seulement par des individus qui changent leurs comportements, mais par une société capable de transformer collectivement les systèmes dans lesquels ces comportements s’inscrivent.
Sources :
- Etude « L’Observatoire de la consommation responsable » – L’Obsoco publié en 2023
- Article « Where has all the oil gone ? BP branding and the disurcive elimination of climate change risk » – de Julie Doyle publié en 2011 dans Environmental Communication
- Article »Les 10 % les plus riches sont responsables de la moitié des émissions mondiales, selon Oxfam » – Carenews publié en novembre 2025
- Article universitaire « Forme d’engagement écologique, participation citoyenne » – d’Ali WAFDI, publié en novembre 2025
- Une histoire des luttes pour l’environnement – 18e – 20e Trois siècles de débats et de combats – de Anne-Claude Ambroise-Rendu Steve Hagimont Charles-François Mathis Alexis Vrignon publié en 2021 aux éditions Textuel
- Etude »Global Green Skills » – publié par LinkedIn en 2023
- Etude « Métiers verts et emploi cadre » – de l’APEC publié en décembre 2025
- Etude »Les jeunes et le dialogue intergénérationnel sur l’environnement » – publié par l’ADEME en juin 2023
- Etude « Climate Activism Favors Pro-environmental Consumption » – publié en novembre 2023 par la Fondazione Eni Enrico Mattei (FEEM)




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